Bernard Lelay



angouleme

Article extrait de
angouleme
avec l'aimable autorisation de Mme Simone FAYAUD, secrétaire départementale du PCF

Bernard LeLay, dit le Colonel Bernard.
Résistant et Homme Communiste.
Connu en Charente et dans la Résistance sous le nom de guerre de Bernard, qui en fait était son véritable prénom, Bernard Lelay est né à Bourbiac, Côtes du Nord (Côtes d'Armor), en 1911.
Ce Breton qui deviendra colonel émigrera très tôt et deviendra imprimeur.
Rapidement il se verra confier des responsabilités au secrétariat du Syndicat National du Livre.
Mobilisé au Maroc en 1939, il en profitera, comme de nombreux jeunes communistes de l’époque, pour se familiariser au maniement des armes et à des rudiments de tactique militaire Il revient en France après la signature de l’armistice. Il arrive en Charente en 1941. Ainsi qu’en font foi les documents de la sous-préfecture de Confolens et ceux de la milice.
Il était astreint à résidence surveillée en raison de ses qualités de communiste et de typographe à l’Humanité. Pendant quelques années, il occupera des emplois de carrier, d’ouvrier agricole, qui lui rappelaient ses origines modestes de sa Bretagne natale. Il se fera remarquer par son sérieux au travail, mais surtout par sa grande compréhension des événements que subit le peuple de France. En cela il se forgera, sans sectarisme, de solides amitiés qui furent très utiles pour la suite.
reste à la tête de la subdivision de la Charente.
Devenu membre du Front National, il passe aux F.T.P., et dès la première création de maquis, il prend du servi-ce actif. Son ascension sera rapide du fait de solides connaissances militaires acquises au Maroc et durant « la drôle de guerre », et grâce aussi à « l’absence de cadres d’active…, beaucoup étaient ailleurs ! ». [J. Lanceron, Souvenirs, Presses de l’Imprimerie Générale Charentaise, 1966]. De suite il allait se révéler comme un grand meneur d’hommes. D’un abord revêche, ses cheveux en bataille furent vite connus de toute la région. Mais surtout il sera respecté pour sa justice et son souci premier d’économiser les hommes – qu’il partageait avec Guingouin [note de l’auteur], - « le capital le plus précieux », disait-il inlassablement. Ainsi aucune opération n’était-elle décidée sans avoir découvert le moindre coût en matériel, et surtout en hommes. Très vite il comprit que pour le moral et la bonne tenue de ses hommes, le ravitaillement était primordial. Il va vite y apporter un soin tout personnel, notamment en faisant une pression active et serrée sur les agents du régime de Vichy. « Ravitailler deux mille hommes n’est plus une petite affaire ! Nous trouvâmes la solution. Bernard lui-même monta à Confolens dans les services préfectoraux, rassembla tous les agents et leur dit, en substance : « Vous êtes des personnes qualifiées. Vous connaissez la production régionale, ses possibilités. Vous avez travaillé pendant quatre ans sous les ordres du Maréchal. Maintenant vous allez travailler pour nous ». Personne n’alla contre !
Toutes les denrées, tous les produits de la ferme furent réglés immédiatement à l’achat par une commission des producteurs eux-mêmes. Mais comment vous procuriez-vous l’argent nécessaire ? Là, intervenait le Service de Sécurité ; c’était une de ses attributions, car les parachutages envoyés aux F.T.P. ne contenaient que peu d’argent. Notre Service de Sécurité était dirigé par un homme déjà âgé…« Ghandi », d’une probité à toute épreuve. Ghandi lui-même avait trouvé la clé du problème financier. Puisque certaines personnes ont trahi, puisque d’autres ne justifient néanmoins pas le châtiment suprême, … Toutes ces personnes vont être invitées –fermement – à verser une contribution à la grande cause que nous menons, la libération du pays ! Bien entendu, toutes ces sommes étant comptabilisées, des reçus en règle étaient donnés aux personnes « sollicitées », et d’ailleurs ces sommes ont été remboursées après la Libération ». [J. Lanceron, Souvenirs, page 92].
La santé personnelle de Bernard n’était pas dans ses priorités. Il fumait beaucoup, mangeait très peu, dormait mois encore. Le maquis F.T.P. de Chabanais, vite dénommé « Maquis Bernard », dépassera les deux mille participants à la prise de Limoges. A son initiative la disposition en étoiles de toutes les formations du maquis était un modèle du genre, une garantie de sécurité à tel point que la commission interalliée voulait y installer son terrain d’aviation. Bernard n’était pas, comme certains, un commandant (son grade à l’époque) de salon. Il était de toutes les attaques ; à Exideuil, à Oradour-sur-Vayres, à Aixe-sur-Vienne…, au pont de Chabanais, au plus fort du combat, quand la situation était grave, au milieu de ses hommes, la voix calme, le commandement sûr, il allait se montrer un grand militaire, un grand tacticien spécialiste de la guérilla. L’ennemi, mille deux cents allemands et miliciens, ne pourra passer la Vienne, et ce, malgré ses hommes bien entraînés à la guerre et supérieurement équipés de chars, automitrailleuses, etc. Bernard était partout où sa présence alliée à ses connaissances pouvaient emporter la décision, et toujours avec cette grande préoccupation, le moins de pertes possibles en hommes. Après avoir contribué à la prise de limoges, que Guingouin parachèvera, Bernard fonce participer à la libération d’Angoulême. Le 31 août, ses maquisards passent à l’attaque dans les quartiers est de la ville. Le premier septembre, la ville est libérée et Bernard jusque là commandant, est élevé au grade de lieutenant-colonel. Ses officiers et ses hommes vont reformer le 107° Régiment d’Infanterie qui va combattre sur le front de Royan. Bernard lui, reste à la tête de la subdivision de la Charente.
« Son allure martiale et sa taille fine en font un fringant personnage dont Simone va s’éprendre…, et ils fondent un foyer uni ». [J. Lanceron, Hommage au Colonel Bernard, Les Nouvelles de la Charente, n° 130, 2 juillet 1975].
Bernard va rester un an à la tête de la subdivision, demeurant le dernier colonel F.F.I. à un tel poste. Bien que ce rôle de « rond de cuir » ne soit pas adapté à son tempérament, il l’avait reçu comme un cadeau empoisonné, il accomplit fougueusement cette tâche et aide les amis dans la détresse. Il n’oubliera jamais ses hommes engagés sur le front de Royan auxquels il rend de fréquentes visites. Ouvrons ici une parenthèse pour évoquer le sort peu enviable de ces régiments constitués d’hommes en provenance des maquis du Sud-Ouest, F.T.P. notamment. Ils furent engagés sur le théâtre des opérations dans des conditions déplorables : volontairement ? On peut légitimement se le demander. On sent que l’esprit de l’Etat Major, composé précipitamment d’officiers supérieurs d’active, adopte une attitude de revanche de classe. Etaient-ils conscients qu’ils mettaient la vie des hommes en danger ?…
Cette impression se renforce quand on lit les mémoires de René Coustellier –« Soleil » dans la Résistance-, dont les bataillons qu’il commandait formeront un régiment engagé sur le front de La Rochelle. Ou ce que nous en laisse entendre James Lanceron sur les inquiétudes du colonel Bernard sur le sujet.
Le colonel Bernard « ...n’oubliait point ses hommes du maquis qui pataugeaient en façade de Royan. Sur ce front, on revenait au bon vieux temps, à la guerre des tranchées, aux tirs d’artillerie, à la prise ou l’abandon d’une position. De l’artillerie et des munitions, l’ennemi en avait. Et nos braves F.F.I. s’oxydaient dans ces marécages…, alors qu’une division blindée aidée de l’aviation aurait réglé l’affaire en deux jours. Bernard allait donc sur le front s’inquiéter du sort de ses anciens compagnons de lutte, de ravitaillement, d’habillement. Il inspectait les positions…, et les risques. Un jour ayant remarqué que ses hommes étaient sous le feu direct de l’ennemi, dans des conditions de repli impossibles, il dit à haute voix : « Je ne sais qui a placé mes hommes ici, mais je ne le félicite pas, c’est l’abattoir… dès la première sortie ». Le général commandant les troupes, piqué au vif, réplique : « Je ne vous permets pas de telles appréciations colonel ». Bernard répond sèchement : « Je maintiens mes appréciations » - « C’est ainsi dit le général, … eh bien nous allons vérifier ! ». Et les voilà, le groupe des officiers, sortant des tranchées. Aussitôt les mitrailleuses les saluent, quelques obus pleuvent. Repli rapide. « Vous avez raison, colonel, je vais faire modifier le dispositif » ». [J. Lanceron, Souvenirs, page 117].
Guy Hontarrède, dans son Dictionnaire de la Résistance en Charente, écrit :
« Bernard Lelay est, avec les colonels Guingouin Limoges) et Romans-Petit (région du Jura) – (tous trois communistes note l’auteur A.P.) – probablement l’un des chefs de maquis les plus connus à l’étranger en raison de sa combativité et de l’implantation de son maquis dans la région d’Oradour-sur-Glane ». [page 133].
Sorti du maquis et de la subdivision les mains vides, il va subir un terrible affront : il sera brutalement exclu de son Parti par la direction nationale.
Que lui reproche-t-on ? On reproche à Lelay d’avoir écrit un article dans « Région 5 », (le journal des « Combattants de la Paix et de la Liberté » du Centre-Ouest).
Guingouin, qui a déjà, comme Charles Tillon, de sérieux problèmes avec la direction du parti, est convoqué devant le bureau politique. Il doit répondre à plusieurs accusations, et notamment, concernant Lelay qui fut sous ses ordres. Il est toujours considéré comme son responsable. Duclos, Léon Mauvais, Monmousseau, bien que ce dernier ne soit pas membre du bureau politique, seront les auteurs d’un réquisitoire implacable. Les autres gardent le silence. Seul Marty grogne.
Guingouin n’était pas homme à se laisser impressionner. Il va prendre vigoureusement la défense de son ancien compagnon d’armes :
« Bernard a sa carte d’ancien F.T.P.F., il a donc le droit d’écrire dans « Région 5 » ! ». Guingouin rappelle le principe d’indépendance des « Organisations de masses » à l’égard du Parti. « Mais l’ancien chef du maquis va plus loin, il conteste l’exclusion du Parti de son camarade Bernard. Il raconte que ce dernier, privé de son emploi à l’imprimerie de l’Humanité, végète désormais dans une ferme. Les membres du bureau politique sont ébahis de se voir contestés par un simple cadre départemental ». [L’affaire Guingouin, Michel Taubmann. Editions Lucien Souny, 1994, page 213].
Thorez qui était présent, se dira convaincu par son plaidoyer et décidera de réintégrer Bernard dans ses droits. Il le fera effectivement. Bernard retrouvera sa carte du Parti et son emploi de typographe à l’Humanité. Pour Guingouin tout commence, mais c’est là une autre histoire. Ce qu’il faut fortement souligner, c’est l’attitude remarquable que gardera, toutes ces années de procès staliniens au sein du Parti, Bernard Lelay. Il n’acceptera aucun compromis, même dans les moments terribles de détresse financière, et il y en eut ! Il travaillera durement pour nourrir sa famille. Mais la misère au foyer était grande. Heureusement que voisins et anciens compagnons organisèrent la solidarité. Il refusera les nombreux appels pour rejoindre d’autres formations politiques qui lui ouvraient les bras. Il congédiera fermement tous leurs émissaires, et ils furent nombreux. L’homme à leurs yeux pour son aura, représentait un enjeu politique de première importance pour leur vitrine. Il restera droit, honnête, fidèle à son idéal politique, aidant de manière efficace les anciens camarades de son maquis à acquérir leurs droits. Il luttera contre les atteintes aux libertés et à la charte de la Résistance. De retour à l’Humanité en 1952 comme imprimeur linotypiste, il sauvera de la destruction le siège du journal lors d’une violente attaque de l’extrême droite à l’occasion des événements de Hongrie en 1956. Là encore il saura efficacement organiser la défense des lieux en entraînant le personnel du journal à repousser sans ménagement les troupes fascistes, lesquelles payèrent un lourd tribut. La maladie professionnelle (le saturnisme), les soucis, les contrariétés, les privations passées… contribueront à détruire son organisme et ruineront sa santé. Au moment où il allait se retirer dans sa petite maison. Notes de l’auteur :
Ce travail s’appuie et se vérifie avec les ouvrages et témoignages qui suivent : Ami, entends-tu ? Editions Université Populaire de Ruelle, 1987. Guy Hontarrède. Dictionnaire de la Résistance en Charente. Editions Le Croît Vif. Guy Hontarrède. Souvenirs. Editions de l’Imprimerie Générale Charentaise, 1966. James Lanceron. Collection Les Nouvelles de la Charente, Hebdo de la Fédération de la Charente du Parti Communiste Français, n° 130 du 2 juillet 1975. Le Groupe Soleil dans la Résistance, Editions Fanlac, 1998. René Coustellier. L’affaire Guingouin. Editions Souny, 1994. Michel Taubmann. Ouvrage s’appuyant sur de nombreuses archives. Le plus complet sur l’affaire. Révèle quelques surprises concernant des donneurs de leçons. Lecture de numéros de l’Humanité quotidienne des années 1946 à 1952. charentaise qu’il avait si coquettement restaurée, il décèdera à Bobigny, en Seine Saint-Denis, le premier juin 1975. Il avait soixante-quatre ans. Les communistes d’hier et ceux d’aujourd’hui peuvent s’enorgueillir d’avoir compté dans leurs rangs ce fils du peuple, devenu par son courage, ses capacités, son amour de la justice et de la liberté, l’égal de ces jeunes généraux de la Révolution Française de 1789 également sortis du rang. Ces jeunes généraux qui allaient défaire les armées coalisées des vieilles monarchies de droit divin européennes qui, traînaient dans leurs fourgons les émigrés de Coblence. Un recueillement impressionnant semblait avoir figé le temps. Seuls le son du canon, les commandements militaires, le Chant des Partisans tel un cantique s’élevant du ciel, déchiraient le silence, renvoyant l’écho qui se déployait tout là-bas dans les prairies, les vallons et les bois d’une campagne charentaise ensoleillée et complice. Beaucoup de regards refoulant à grand peine les larmes, s’embuaient et dans leur vue troublée semblaient apercevoir aux frontières de l’horizon des ombres silencieuses se lever et se mettre en marche. Il y eut des discours. Chaban-Delmas, gaulliste, ancien Résistant, général de brigade à 25 ans, très éloigné des idées politiques du communiste Bernard Lelay, parlera du devoir sacré et naturel à l’insurrection quand un peuple est dépossédé de ses droits à une vie libre et normale. Et ce, contre toute oppression d’où qu’elle vienne. A méditer par les temps troublés que nous connaissons.
André PRECIGOU.